malise
1 novembre 2012
Ces vies qu’il aurait pu avoir

Il l’a rencontrée quand il avait seize ans. Il l’avait trouvée belle, cette fille de dix-neuf ans, la soeur d’un copain. Elle avait de grands yeux de biche, et un faux air de Sylvie Vartan, la dernière starlette en vogue.

Il en a mis du temps à oser lui adresser la parole, un gamin devant une femme. Pas facile de trouver les bons mots, ceux qui ne te feront pas passer pour un idiot et qui permettront de te démarquer.

Il ne sait pas quand elle a commencé à se douter de son béguin. Peut-être à force de le voir débarquer avec sa mobylette, chaque fois qu’il avait un moment de libre, et ce malgré la cinquantaine de kilomètres qui les séparait. Toujours est-il qu’un jour, son ciel s’était éclairci à la faveur d’un regard un peu plus appuyé.

C’est comme ça que leur histoire a commencé. Une histoire toute simple, ordinaire, qui a duré près de quarante ans.

Il a attendu d’avoir 21 ans pour la demander en mariage. Sa majorité toute neuve lui donnait des ailes.

Après quelques temps passés chez son Beau-Père, ils se sont trouvé un appartement rien qu’à eux, loin des contraintes d’un autre temps imposées par cet homme rude et exigeant. Ils travaillaient tous les deux, la vie était belle. Les copains, les fêtes, ils en profitaient, de cette liberté durement acquise.

Ils ont eu un enfant, une petite fille. Et puis, après de longues années d’attente, un deuxième enfant, enfin. Un garçon.

Ils ont déménagé pour une maison, et une douce routine s’est installée. Ils se sont fait de nouveaux amis, tout en continuant à voir les anciens. Ils se sont investis dans des activités sportives, ils ont accompagné leurs enfants.

Ils ont fait chacun leur chemin dans le monde du travail. Elle a gravi les échelons et géré les enfants, pendant que lui s’absentait continuellement pour son travail. Un jour, lassé de ne jamais les voir, il a décidé de se lancer dans la création d’entreprise.

Ces années-là ont été très dures, mais ils ont tenu bon. Ils étaient au bord du gouffre, endettés pour l’entreprise. Mais ils se sont investis, tous les deux, et ils ont réussi.

Les enfants ont grandi, ils sont partis, l’un après l’autre, tandis que eux attendent patiemment la retraite.

Ils sont heureux ensemble, heureux de leur réussite. Ils sont bien, tout simplement.

Demain, ils vendront la maison pour aller s’installer plus au sud. Ils vendront l’entreprise, aussi, celle à qui ils ont tant donné. Demain, ils auront du temps pour eux, enfin. Ils voyageront, sûrement. Ils profiteront, certainement.

Une vie toute simple, ordinaire.

Sauf que demain n’est jamais arrivé.

Le cancer s’est invité dans leur vie. Elle qui était si pleine de joie, si bout-en-train, qui ne faisait jamais d’excès, qui faisait plusieurs heures de tennis par semaine, s’est retrouvée en l’espace de quelques mois avec un corps qui ne répondait plus. Il l’a aidée, soignée, consolée, encouragée. Il n’a jamais baissé les bras. Pour elle, pour eux, pour leurs enfants.

Elle est partie après un an de lutte.

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Il l’a rencontrée alors qu’il venait à peine de perdre la femme de sa vie. La seule qu’il ait connue, la seule qu’il ait aimée.

Il se sentait comme abandonné, lui qui n’avait jamais vécu seul. Il était sonné, assommé, perdu. Il lui fallait gérer une maison devenue une sorte d’immense mausolée. Il devait s’occuper de lui, du quotidien qui lui échappait, de son entreprise qui l’avalait.

Il l’a trouvée forte, solide, sûre d’elle. Elle en imposait.

Elle s’est imposée.

Elle qui avait déjà divorcé deux fois. Elle qui avait derrière elle une vie d’aventures, de voyages, de jobs à l’étranger, de reconversions professionnelles risquées. Elle le fascinait.

Très vite, ils ne se sont plus quittés. Très vite, elle lui a tout fait quitter. Vendue, la maison de sa vie précédente. Éloignés, les enfants trop encombrants. Il se laissait mener à la baguette. Il ne demandait que cela, en réalité. Oublier sa tristesse, sa solitude. Ne plus rien décider. Un navire sans capitaine, auquel on venait d’installer un pilotage automatique.

Jamais il ne les a comparées, elles étaient tellement différentes. La Mère de ses enfants si simple, si naturelle, sans artifices. Une femme forte, qui gérait tout, mais sans ingérence. Et elle, issue d’un milieu qui fait rêver, qui lui a ouvert des portes, qui lui a conféré une culture et une aisance incroyables. Une femme de tête, une maîtresse-femme.

Il en a fallu du temps pour qu’une certaine entente revienne dans sa famille éclatée. Il aura fallu que son fils parte presque un an, tant de mois sans le voir, pour que l’amertume disparaisse. Il aura fallu un petit-fils, puis une petite-fille, qui ont charmé et adopté immédiatement cette femme sans enfants devenue Grand-Mère d’adoption, pour sa plus grande joie.

Demain, il sera enfin à la retraite. Il la vendra pour de bon cette-fois, cette entreprise qui lui a pris tout son temps, tout son engagement, qui lui a causé tant de soucis pour si peu de récompenses.

Demain, ils achèteront un appartement à eux deux, plus grand, pour recevoir tout le monde. Et ils se marieront aussi, il y tient, parce qu’il tient à elle.

Mais il n’y a jamais eu de demain.

Le cancer, de nouveau, s’est invité. Il a pris son temps cette fois. Il a attaqué, puis s’est laissé battre. Ce n’était que pour mieux revenir, plus fort, plus violent. Il a décidé de frapper de la même façon que sept ans plus tôt. Il n’y a pas de hasard.

Elle a tenu bon, ils y ont cru. De nouveau, il s’est retrouvé dans cette démarche d’accompagnement, de bouée dans une mer de souffrances. Elle aussi, il l’a aidée, soignée, consolée, encouragée.

Mais elle aussi, est partie.

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Nous sommes ce matin et il est seul. De nouveau cette solitude insupportable. Il a en tête tellement de chagrins. Il a dans son corps tellement de douleurs.

Il veut continuer à avancer, mais vers quoi ?

Il pense à ses enfants, à ses petits-enfants qui sont trois maintenant. Il veut être là pour eux, puisqu’il n’y a plus que lui.

Il a arrêté tous les médicaments, qui l’abrutissaient, lui donnaient l’impression d’être en décalage avec le monde, qui lui demandaient un effort de réflexion inhabituel et insupportable avant chaque mouvement ou chaque parole.

Il se lève chaque matin pour aller travailler, dans cette entreprise qui lui rend enfin tous ses efforts : elle le maintient en vie. Elle est son unique repère.

Il se force pour se nourrir, faire les gestes du quotidien, prendre sa voiture, continuer à voir des gens, des amis. Une vie normale pour un homme qui ne l’est plus, qui ne le sera jamais plus.

Il a perdu les deux femmes de sa vie. Il a lutté avec elles, il les a portées à bouts de bras, l’une après l’autre, et il les a vues mourir de la même manière…

Et demain ?

Si seulement il pouvait ne plus y avoir de demain.

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Article publié dans : « Vis ma vie »

16 réponses à “Ces vies qu’il aurait pu avoir”

  1. lili dit :

    tu parles de ton papa? Je trouve ton texte touchant, j’ai la chair de poule… tu as écrit d’une telle façon que j’ai l’impression de voir cette histoire devant moi. Bisous

  2. Coucou dit :

    Magnifique ce texte ! Quel talent, je suis restée scotchée ! Gros bisous

  3. Oui un très beau texte, qui raconte une vie touchante… Que d’émotions !

  4. anyuka dit :

    Ton très beau texte me trouble beaucoup, car mon père, lorsque ma mère est tombée malade, s’est conduit comme un lâche. J’aurais aimé qu’elle ait à ses côtés quelqu’un d’aussi grande valeur que ton
    papa. Je lui souhaite de retrouver goût à la vie, il le mérite tellement !

  5. C’est très beau, très émouvant, très touchant…. Quelles vies…. Difficile tout ça….
    Plein de courage à ton papa.

  6. Texte émouvant qui prend aux tripes.
    La vie est parfois bien injuste…

  7. A la mère si dit :

    Tu as vraiment beaucoup de talent, c’est très touchant ! Bravo !

  8. sun dit :

    Je ne connais pas ton blog mais ton récit est hyper touchant. La vie est vraiment injuste parfois.

  9. amandine dit :

    Quel magnifique hommage… hommage à la force incroyable de ton papa pour survivre à ça, hommage à ta maman, et à cette autre femme qu’il a aimée. hommage à la vie.
    une pensée pour tous ceux touchés, de près ou de loin, par cette terrible maladie.
    merci

  10. Steph dit :

    ton article est magnifique!

  11. Suzie dit :

    Je ne vais pas être originale mais bravo… Ton article m’a scotchée et ta façon d’écrire m’a donné des frissons, tu as du talent ! L’histoire en elle même est évidemment très touchante aussi, mais
    ta plume l’embellit encore.

  12. Rowkawa dit :

    C’est la première fois que je lis un article de ton blog. Ton texte m’a donné des frissons, m’a fait monter les larmes aux yeux. J’aimerais tellement prendre cet homme, ton père je suppose, dans
    mes bras. Lui dire que ses enfants sont là pour lui et que ses petits-enfants ont besoin de leur grand-père. Prends soin de lui 🙂

  13. dexterina dit :

    Bonjour!
    Piouf, le sors s’acharne vraiment parfois 🙁 très touchant ton article, j’espère qu’il réussira à remonter la pente… vraiment terrible ces épreuves :'(

  14. Luminouroz dit :

    C’est magnifique, super touchant, trop même. Je m’attendais vraiment pas à lire ça 🙁 J’en ai la larme à l’oeil, en tout cas, j’aime beaucoup ta manière d’écrire !

  15. Angeso dit :

    Magnifique… J’aimerais tant savoir quoi faire pour l’aider

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