malise
15 décembre 2012
Un jour, je suis devenue grande

Quand on est enfant et qu’on regarde les adultes qui nous entourent, la seule envie que l’on ait est de leur ressembler un jour, et  le plus vite. Le temps nous paraît s’allonger à l’infini, une seule journée semble interminable, et les années qui nous attendent avant d’atteindre notre but nous font penser à une haute montagne à gravir, dont on ne voit pas le sommet.

Quand on est enfant, on a des rêves de contes de fées, de princesses ou de magiciennes. On deviendra astronaute, c’est sûr, ou dresseuse de lions. Ou encore maîtresse d’école, parce qu’elles sont si gentilles. On se mariera aussi, avec notre voisin, ou notre cousin si beau. Et on aura au moins huit enfants, très tôt. D’ailleurs, on veut notre premier à seize ans, c’est déjà tellement vieux!

Quand on est enfant, on regarde la vie avec des yeux pleins d’étoiles. On espère que le Père Noël n’aura pas vu qu’on a un peu tapé son frère, qu’il nous apportera tous les cadeaux qu’on se répète inlassablement tous les soirs, et on se planque sous la table la nuit de sa venue pour le voir en vrai. On essaie de coincer la petite souris quand notre première dent est enfin tombée, on n’y arrive jamais, mais on ne désespère pas. On s’invente des histoires, on joue à être grande, parce que c’est tellement mieux d’être grande.

Quand on est enfant, on ne se voit pas mûrir, on accepte les choses comme elles viennent. On a tout le temps qu’on veut devant nous, une éternité pour apprendre, découvrir, comprendre, devenir.

Et pourtant, quand on est enfant, on grandit sans s’en rendre compte.

Un jour, tes parents déménagent, tu dois changer d’école, et te faire de nouvelles copines. Un jour, tu découvres la solitude.

Puis ils t’annoncent une grande nouvelle, un petit frère va arriver, eux qui veulent depuis si longtemps agrandir la famille. Un jour, tu découvres la jalousie.

La Maman de ton Papa, celle que tu ne connais pas trop, appelle ton Papa Monsieur quand vous allez la voir à la maison de repos. Un jour, tu découvres la maladie.

Ton petit frère grandit, vous vous disputez beaucoup, mais tu sais que tu ne peux plus te passer de lui. Un jour, tu découvres l’amour fraternel.

A l’école, tu t’es fait de nouvelles copines. Tu as une meilleure amie, tu lui racontes tout, vous êtes toujours assises côte à côte, et quand vous n’êtes pas ensemble vous passez votre vie au téléphone. Un jour, tu découvres la force de l’amitié.

Le temps passe mais tu ne te rends pas compte que ce sont des années. Ton groupe d’amies s’est agrandi, vous vous voyez tout le temps en dehors de l’école, tu es bien avec elles. Et puis soudain elles te tournent le dos à la récré, ne veulent plus te parler, même pas te dire pourquoi. Un jour, tu découvres la méchanceté.

Mais tout fini par s’arranger, elles te reparlent sans pour autant t’expliquer ce qui s’est passé, et toi tu fais surtout comme si de rien n’était, tu ne veux pas revivre ça. Un jour, tu découvres le pardon.

Ton grand cousin, celui avec lequel tu vas te marier, il paraît qu’un jour il ne s’est pas réveillé de sa sieste. Il paraît qu’il est parti loin, et que tu ne pourras pas le revoir. Un jour, tu découvres la mort.

Tu vas au collège, tu aimes bien apprendre, mais tu aimes surtout y aller parce qu’il y a ce garçon si mignon, celui qui a de beaux yeux bleus et que tu passes ton temps à surveiller. Un jour, tu découvres le désir.

Toi qui ne te regardais pas, tu commences à faire attention à ton image, à ton look. Tu te fais acheter des marques, tu te maquilles un peu, tu ne veux surtout pas sortir du lot. Un jour, tu découvres le paraître.

Le garçon aux yeux bleus est devenu ton amoureux, vous vous promenez en vous tenant par la main, et parfois vous vous embrassez. Un jour, il met sa langue dans ta bouche et tu découvres le dégoût. Puis le plaisir. Un jour, tu découvres la contradiction.

Tu parles à ta Mère de ton amoureux, mais tu ne lui dis pas tout bien sûr. Et tu la surprends au téléphone en train de tout raconter à ta Tante. Un jour, tu découvres la trahison.

Aux informations, tu entends parler du mur de Berlin qu’on vient de faire tomber. Médusée, tu découvres comme tout le monde le destin de la RDA, qui vient enfin de basculer positivement. Un jour, tu découvres la folie des Hommes.

Tu passes en première, tu as le bac de français à la fin de l’année. Tu découvres la peur.

Puis l’année d’après, tu réussis pas trop mal. Et ce jour-là, tu découvres la fierté.

En fac, tu revois un ancien copain perdu de vue depuis des années, et tu as un coup de foudre. Le vrai, celui qui te transporte, puis celui qui te détruit. Tu découvres la passion, et le chagrin.

Tu rates ta première année en juin. Tu découvres l’échec.

Tu te ressaisis, vas de l’avant, fonces. Tu découvres la détermination.

A la télévision, tu vois soudain des images de bombes projetées sur ce pays que tu connais à peine, l’Irak. Ce jour-là, tu vois la destruction, l’horreur de la guerre, le mensonge, la cupidité.

Tu es devenue grande, mais tu ne le sais pas. Tu continues à t’imaginer que ta vie va ressembler à celle dont tu as toujours rêvé. Certes, tu n’as pas eu ton premier enfant à seize ans, tu as bien compris qu’à cet âge-là tu es encore une enfant. Mais tu sais que tu as une vocation, et que rien ne t’arrêtera.
Tu ne veux plus te marier, l’amour fait bien trop mal, mais tu voyageras, et tu t’épanouiras de cette manière là.

A quel moment t’es-tu rendue compte que tu avais grandi, que les années avaient filé, et que finalement tu n’étais plus cette petite fille nourrie de rêves ? A quel moment as-tu réalisé que tu avais mené ta vie comme tu le pouvais, mais pas vraiment comme tu voulais ?

Tu as passé ton enfance et ta jeunesse à nourrir ton corps et ton esprit d’émotions opposées. L’angoisse de la douleur, et le soulagement du bien-être. L’égoïsme, et le don de soi. L’individualisme, et le partage. L’indifférence, et l’engagement. Tu as accepté les doutes, les certitudes, les peines et les joies. Tu es devenue celle que tu es aujourd’hui, qui n’est plus celle que tu étais encore hier.

Tu es devenue grande, et tu l’as compris. Tu as vécu un deuil, et tu as découvert le désespoir. Tu as rencontré l’amour avec un grand A, et tu as découvert l’espoir. Tu as eu des enfants, tu as dû devenir responsable, mais ils t’ont apporté une nouvelle sérénité. Tu vis ton bonheur au jour le jour, tu sais que tout ne peux pas être tout blanc ou tout noir.

Grâce à eux, tu redécouvres l’innocence, l’insouciance, la gaieté infinie des petits riens.

Un jour, grâce à eux, tu réapprends à ne plus être grande.

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Cet article a été écrit pour le blogzine So Busy Girls.


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Article publié dans : « Vis ma vie »

8 réponses à “Un jour, je suis devenue grande”

  1. Un seul mot. Magnifique.

  2. mon-nid dit :

    Ton texte est tellement beau ! Tellement vrai… et tellement mélancolique…

  3. Glam Maman dit :

    tellement touchant et vrai !

  4. Angeso dit :

    Tellement vrai ! Te lire me replonge dans les souvenirs et plutôt que de la nostalgie, une vraie joie m’a redonné le sourire aujourd’hui. Continue d’écrire, tu le fais tellement bien

  5. Christelle2L dit :

    J’ai été bouleversée par ton texte.
    C’est la vie de chacune…

    Christelle2L

  6. Perrine dit :

    Hello, je te conseille vraiment de lire l’homme qui voulait etre heureux de laurent gounelle, il correspond à ce passage de ton article « A quel moment as-tu réalisé que tu avais mené ta vie comme
    tu le pouvais, mais pas vraiment comme tu voulais ? » et pourrait vraiment te plaire.

  7. Madame Sioux dit :

    J’avais raté ça. Très très beau texte, dans lequel on doit tous se retrouver un petit peu… 🙂

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