malise
5 février 2013
Parce que je serai toujours cette enfant qui a besoin de sa Maman

Cela a fait huit ans le 20 janvier que ma Maman est partie. Huit années, faites de souffrance, de déchirements, d’incompréhension, de colère, de mal-être. Huit années, faites d’amour, d’espoir, de bonheurs, de rires. J’étais déjà adulte quand elle s’est éteinte, mais j’étais encore son enfant. Je vivais ma vie en veillant à ne pas trop m’éloigner d’elle, je décidais des choses mais sans jamais me passer de ses conseils.

Ce n’est pas le premier billet que j’écris à ce sujet. Je me souviens vous avoir expliqué ici à quel point nous étions différentes, à quel point notre entente était chaotique. Ma Mère n’était pas ma meilleure copine, elle n’était même pas mon modèle. Nous étions bien trop différentes. Elle, toujours si féminine, en robe et bas, chaussures à talons, toujours poudrée, toujours parfumée. Parfois, j’ai l’impression de sentir encore son maquillage qui me faisait éternuer, et ses parfums trop forts qui me rendaient malade en voiture. Et moi… Moi, bien loin de tout ça!

Nous n’étions pas souvent d’accord, notre vision de la vie différait et entraînait régulièrement des querelles. Je me voulais libre, indépendante, sans attaches. Elle ne vivait que pour son mari, ses enfants, sa maison. La plupart de nos discussions se terminaient dans les cris, les portes claquaient souvent, même bien après la fin de mon adolescence.

Et pourtant, je ne m’imaginais pas sans elle. Elle a toujours pansé mes plaies, soufflé sur mes blessures. Elle savait trouver les mots justes, m’apaiser, me redonner confiance. Elle me serrait dans ses bras, et je savais qu’il y avait quelqu’un sur qui je pouvais compter. Elle m’a montré l’exemple, elle a su me guider, et même si elle a fait bien des erreurs, je ne pense pas qu’elle s’en soit jamais rendu compte.

J’ai grandi dans l’ombre de mon frère, cet enfant tant désiré dont mon Père parlait à ma Mère en disant « ton chef d’oeuvre ». J’ai toujours eu l’impression d’être le vilain petit canard, de ne pas être à la hauteur, tandis que mon frère avançait dans la vie avec un ego digne de ce nom, et une certitude de réussite qu’il ne dément pas aujourd’hui.

J’ai grandi en ayant peur qu’elle m’abandonne encore, comme lorsque j’avais sept ans et qu’elle était partie avec mon frère. Et pourtant elle l’a fait, de nouveau, en partant seule.

Mais j’ai aussi grandi en voyant une femme accomplie. Elle a eu des enfants, n’a jamais cessé son activité professionnelle. Elle aimait son travail, se passionnait pour le tennis et le jardinage, était très entourée. Il émanait d’elle une joie de vivre qui la faisait rayonner. Je sais qu’elle n’a pas toujours été heureuse, mais elle s’est toujours relevée. Grâce à elle et à mon Père, j’ai eu sous les yeux l’image d’un couple uni, subissant des tempêtes mais réussissant à les surmonter par amour.

En novembre 2003, ma Mère a commencé à se plaindre de forts maux de ventre. Devant notre insistance, elle s’est rendue chez notre médecin de famille, qui la connaissait depuis de nombreuses années. Celui-ci, pas plus inquiet que ça, l’a renvoyée chez elle en lui disant que c’était sans doute parce qu’elle était stressée. Rien de plus.

En février 2004, bien trop tard, le diagnostic du cancer est tombé : le côlon. Chimio, opération. En l’espace de quelques semaines, ma Mère a perdu ses cheveux, 15 kilos.  Elle souffrait énormément, mais elle était toujours optimiste, toujours joyeuse. Mon Père était à ses côtés, bien plus que nous qui ne comprenions en réalité pas la gravité de son état, ni l’intensité de ce qu’elle subissait.

Cet été-là, les médecins se sont aperçus que le côlon était soigné. Mais des métastases avaient migré sur le foie. Nouveau protocole, nouvelles douleurs. Elle a commencé à faire de la rétention d’eau.

Fin décembre 2004, elle a été hospitalisée en urgence. J’avais alors un travail qui m’obligeait à me déplacer quotidiennement, j’avais demandé à être arrêtée pour pouvoir aller la voir tous les jours. Je me couchais sur son lit, à côté d’elle, et elle me caressait les cheveux, pendant des heures. Nous n’évoquions jamais son état.

Un jour, j’ai demandé à parler à son médecin, parce que je voulais qu’il m’explique la situation. Mes parents ne disaient que ce qu’ils voulaient bien me dire. Ma Mère allait sortir pour les fêtes, elle allait visiblement mieux. Elle mangeait bien, tenait debout, avait repris du poids…

Le médecin m’a dit tout de suite qu’elle était condamnée, et que c’était la fin. Elle allait mieux, parce qu’ils avaient arrêté la chimio, et qu’elle vivait sous morphine. Je crois n’avoir jamais ressenti un choc aussi grand. L’impression d’un grand vide, d’être passée à côté d’elle, d’avoir complètement nié l’évidence et volontairement fait comme si le cancer était une maladie bénigne. Il m’a dit qu’elle risquait de ne pas passer les fêtes.

Je ne me souviens pas très bien de cette période, il y a comme un voile qui recouvre ma mémoire. Je revois ma Mère, couchée sur le canapé de leur maison, avec sa chienne Vanille (un cadeau de mon Père au début de sa maladie) à ses côtés, la tête posée sur son ventre. Elle me guidait afin de décorer la maison, d’installer le sapin. Ce Noël-là, mon frère s’est déguisé en Père-Noël pour le fils de ma cousine chérie, à la grande joie de ma Mère. Ce réveillon du jour de l’An-là, j’ai fait la connaissance de mon Amoureux.

Vingt jours plus tard, elle n’était plus là. Et il m’a fallu apprendre à continuer sans elle.

Je vivais le pire moment de ma vie, mais j’étais amoureuse comme je ne l’avais jamais été. C’est sans aucun doute notre rencontre qui m’a sauvée de la dépression. Je me suis complètement tournée vers mon Amoureux, je me suis consacrée pleinement à notre histoire qui me donnait des ailes et me faisait oublier la réalité. Pendant des mois, j’ai eu une peur phobique de l’abandon, je redoutais que mon Amoureux ne me quitte et lui mettais une pression d’enfer sans le vouloir. Mais il a tenu bon, et j’ai essayé d’avancer. Je me souviens de l’année 2005 comme d’un tourbillon de bonheur, dans ses bras. Le désespoir de partir le matin, les petits signes dans la journée, la hâte de le rejoindre.

Mon Père n’avait pas besoin de moi, puisqu’il avait rencontré quelqu’un qui lui permettait de garder la tête hors de l’eau.

Pendant très longtemps, j’ai continué à prendre mon téléphone pour appeler ma Mère quand il se passait quelque chose. Je ne le fais plus, mais qu’est-ce que ce geste pourtant si anodin me manque!
J’ai connu deux grossesses, sans avoir ma Maman avec qui en parler, mais je n’ai jamais cherché à trop réfléchir à ce sujet. J’aurais donné n’importe quoi pour voir sa réaction le jour où on lui aurait annoncé qu’elle allait devenir Grand-Mère. J’aurais aimé qu’elle connaisse ses petits enfants, parce que je sais que c’était son souhait le plus cher. Mais je ne sais pas encore comment je leur parlerai un jour d’elle. Souvent, nous discutons avec mon Amoureux et je dis que les choses auraient été tellement différentes si elle était encore là. Puis je lui dis que de toute manière elle n’est plus là, alors ça ne sert à rien d’imaginer…

Je vais bien, je crois. Je vais bien, mais je pense à elle très souvent. Je vais bien, mais je sais que je serais une personne bien différente aujourd’hui si elle était encore là. Je n’aurais pas l’impression qu’il me manque une partie de moi. Je n’aurais pas le coeur amputé, et la sensation d’être sans arrêt à fleur de larmes. Je ne serais pas celle qui se voile la face, celle qui veut montrer qu’elle tient bon, mais qui éclate en sanglots devant une ostéopathe qu’elle ne connaît pas, juste parce qu’elle lui a dit ces quelques mots : « Cela ne doit pas être facile de devenir Maman sans sa Maman… ».

Je vais bien, ne t’en fais pas. Je suis juste une enfant qui a perdu sa Maman, et qui est devenue Maman avec le manque de sa présence. Et je crois que je ne l’ai pas encore vraiment admis.

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 …

Hier avait lieu la journée mondiale de lutte contre le cancer. Je me sens concernée, bien entendu, mais je suis sûre que beaucoup d’entre vous l’êtes aussi. Il y a de nombreuses façons de soutenir cette cause, chacun à sa manière, chacun à son niveau. Vous pouvez vous rendre sur le site de l’ARC, vous trouverez beaucoup d’informations intéressantes : http://www.arc-cancer.net/

Il y a aussi le dong de sang, de plaquettes, de plasma, qui peut servir à bien d’autres occasions : http://www.dondusang.net/

Merci de m’avoir lue.

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Article publié dans : « Vis ma vie »

24 réponses à “Parce que je serai toujours cette enfant qui a besoin de sa Maman”

  1. Femin'elles dit :

    J’en ai les larmes aux yeux, très bel article

  2. bel et triste article en même temps

  3. lili dit :

    je crois que j’ai la meme relation avec ma maman que tu avais avec la tienne… ton post, je le lirais des milliers de fois pour m’aider.
    Tu m’as fait pleurer… ta douleur je ne peux la comprendre, mais je pense que ce doit etre tres dur.
    Magnifique confidence. Bisous ma belle.

  4. Quel billet, quelle évocation de tes liens avec ta Maman, quel courage dans l’écriture… Un voile devant les yeux m’empêche un peu d’écrire.
    Le cancer est une bête noire qui a aussi touché ma famille. On ne parle jamais assez des dons dont ont besoin différentes organisations. Ta façon d’évoquer le sujet est très forte, très marquante.

  5. NiouzMum dit :

    Triste, touchant, beau et difficile de commenter … Je voulais juste laisser une trace de mon passage et te dire que je pense à toi …

  6. mamandoudouce dit :

    Je suis bouleversée à la lecture de ton message. Les mots me manquent…

  7. Submarine dit :

    Quel témoignage… Moi aussi, j’en ai les larmes aux yeux.

  8. Angeso dit :

    Il y a 8 ans j’ai eu 30 ans et j’ai arrêté de grandir… Elle me manque chaque jour qui passe…Tu sais merveilleusement écrire et même si les larmes sont là ça fait un bien fou de te lire.

  9. minouchkaïa dit :

    comme tu as souffert, et comme tu souffres encore…ma mère me manquera peut-être aussi un jour, quand elle sera partie. En attendant, je vis déjà sans elle, être grand-mère ne la touche pas plus
    que cela, on se voit une ou deux fois par an, c’est bien suffisant. Elle ne s’est jamais associée aux joies et aux chagrins les plus importants de mon existence. J’ai aussi dû apprendre à devenir
    maman sans elle, et c’est d’ailleurs comme ça, en devenant mère moi-même, que j’ai surmonté ma peine de petite fille et suis devenue forte, pour mes propres filles et parce que la vie continue,
    même si certaines douleurs sont inconsolables. Plein de douceur pour toi

  10. J’ai les larmes qui coulent… je t’embrasse très fort

  11. FoxyMama dit :

    Ce sujet me touche particulièrement en ce moment, comment réapprendre à vivre sans eux ?

  12. Koxie dit :

    Que dire après ça… C’était terriblement beau de te lire. Je t’embrasse. ♥

  13. Cà doit être une blessure qui ne part jamais tout à fait !! Courage !

  14. Swag Mummy dit :

    Témoignage vraiment poignant ! Et je ne sais que dire devant de tels mots…. Tu m’as touchée en plein coeur… On le sait on ne survivra pas à nos parents.. Du moins disons que c’est plus logique
    dans ce sens là… Mais les voir partir dans la maladie est insoutenable et tellement injuste !! Je t’envoie plein de pensées… Et serre fort tes enfants dans les bras … Avec ton homme ils sont
    ton réconfort au quotidien ! Bisous !

  15. natmum02 dit :

    juste envie de te faire un gros câlinou……… bisous tout doux

  16. chouf dit :

    des bisous en passant….

  17. Calou dit :

    C’est une de mes plus grandes peurs …
    D’où le fait que j’en pleure en te lisant.
    Je ne sais pas ce tu ressens mais rien que de l’imaginer, cela me rend vraiment triste.
    Bon courage

  18. Mince, je suis passée à côté de ce billet ! Quelle émotion de le lire… c’est sûr que vivre la maternité sans le regard de notre propre maman ne doit pas être toujours simple. Voilà un bel hommage
    en tous cas 😉

  19. EloD16 dit :

    J’ai pris pour habitude, Malise, de te lire de mon lieu de travail, entre midi et 14h souvent, pour bien prendre le temps d’apprécier tes mots sans les cris incessants de mes petits monstres…Et
    je me disais justement il y a quelques temps, à la lecture de ton post sur la femme « fontaine », qu’il y avait bien longtemps que je n’avais pas versé une larme et que mon tout nouveau traitement
    antidépresseur (oui, on se résout parfois à des choses auxquelles on se refusait fermement…) devait en être la cause….Mais ce message là….il a bousculé toutes mes convictions….J’ai en effet
    pleuré…et pleuré…au fur et à mesure de ma lecture….car Malise, j’ai vécu tout ça…chacune des étapes que tu as traversées…chacune des peines qui ont été les tiennes…et cette solitude qui
    caractérise si bien l’enfant en nous qui reste seul face à l’absence….Alors je dois te dire que j’ai souffert en te lisant…mais je me suis aussi dit que cette souffrance n’était pas que la
    mienne…et un poids s’est levé sur mon coeur de petite fille….Merci, comme à chaque fois…

  20. Maman Patate dit :

    Je découvre ton blog par cet article…
    Très touchant…
    C’est l’une de mes plus grandes peurs, perdre ma maman…
    C’est un pilier de notre vie.

  21. Calou 16 dit :

    Tu te souviens,Malise,je suis la jeune mariée de 50 ans dans sa belle robe rouge qui est venue te laisser un petit comm le 26/12 ?
    Une fois de plus, je me sens si proche de ce que tu évoques… J’ai encore la gorge nouée et les yeux embués de larmes …Oui, oui, moi aussi je suis aussi une femme Fontaine !
    Tout comme toi, j’ai perdu ma Maman depuis huit ans… Le cancer aussi, les opérations, les chimios, les souffrances, l’espoir puis l’anéantissement.. Durant 3 ans, je ne l’ai pas
    lachée….jusqu’au dernier instant…. Tout comme toi, je n’oublierai jamais ces moments où je posais ma tête sur sa poitrine, dans son lit, et qu’elle me caressait les cheveux … Je voulais
    m’imprégner de ces instants si précieux… Tout comme toi, c’est un médecin qui m’a appris devant sa porte de chambre d’hôpital que c’était « perdu »… La terre s’écroule, le sol se dérobe sous mes
    pieds, je pleure, mais il va falloir tout ravaler et retrouver la force de rentrer dans la chambre et de sourire…Tout comme toi, je me souviens qu’elle me guidait de son canapé pour réaliser des
    recettes de cuisine qu’elle n’avait plus la force de faire… Moi aussi, je partais au travail le matin et j’attendais avec impatience de la retrouver le midi et le soir… Plus rien n’avait
    d’importance dans ma vie, sauf elle et tout ce que je pouvais encore lui apporter, elle qui m’avait tant et tant donné….
    Mais tout celà n’était pas encore assez… La première année de son départ fut intolérable de souffrance, de vide, de manque.. Puis la vie a repris ses droits… J’ai rencontré mon futur mari, ma
    nièce chérie s’est mariée et a donné naissance à 2 adorables petits monstres ( au fait, tu la connais aussi, si je te dis Elod16, çà te parle ?), puis je me suis à mon tour mariée (cf mon comm du
    26/12 !!)… Bref, la roue tourne, le vie continue ( p…, qu’elle est belle quand même !)..
    Non, on n’oublie rien, et il suffit d’une petite Malise et de ses billets si touchants pour que tout refasse surface… Merci de m’avoir permis de parler d’elle..parce que oui, tu as 1000 fois
    raisons,  » je serai aussi toujours cette petite fille qui a besoin de sa Maman.. »
    Tendres bisous
    PS : pardon aux femmes fontaine ! j’envoie les kleenex !!

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