malise
19 février 2013
Quand nos parents vieillissent …

Je crois que je me souviendrai toujours de cette soirée, il y a quelques mois. Nous marchions côte à côte, à pas lents, discutant laborieusement. A un moment, je me suis tournée vers lui, et mes yeux ont rencontré son visage, à hauteur du mien. La surprise m’a faite m’arrêter, brusquement, et je l’ai regardé continuer à avancer devant moi.

C’est là que j’ai réalisé. Mon Père. Cet homme grand et fort, qui mesure près de quinze centimètres de plus que moi, et qui aujourd’hui se tient voûté comme un vieillard, au point que je le dépasse presque en taille.

J’ai couru vers lui, puis me suis mise à son rythme. Je devais me forcer pour ne pas accélérer et retrouver mon pas normal. Cette vitesse là, je m’en suis rendue compte, était à l’image du reste de sa vie. Une vie au ralenti. Des gestes tremblants, hésitants. Des pas pesants. J’ai vu ses épaules recroquevillées vers l’avant, formant une bosse sur le haut de son dos. J’ai remarqué ses mains croisées sur ses reins, qui le faisaient se pencher encore d’avantage et lui donnaient un air à la fois fragile et triste.

Mon Père avait vieilli, et je le réalisais soudainement. J’ouvrais les yeux sur un autre homme, bien différent de mon Papa.

A quel moment est-il devenu vieux ?

Ces dernières années l’ont affecté bien plus que je ne veux l’admettre. Il a affronté bien des tempêtes, vécu bien des drames qui pèsent sur son coeur et sur son corps de façon parfaitement perceptible. J’avais remarqué que ses cheveux noirs étaient de plus en plus parsemés de blanc, que son visage se parcheminait, que ses yeux ne brillaient plus du même éclat. Mais je n’avais pas vu, ou je ne voulais pas voir, les larmes qui se cachaient derrière. Ses lèvres tremblotantes. La façon dont il cherchait ses mots et parvenait avec difficulté à terminer une phrase. Les escaliers devenus trop raides et le laissant à bout de souffle au bout de quelques marches à peine…

Mon Père, le premier homme de ma vie. Quand je pense à lui, j’ai une image qui me vient en tête systématiquement. Je ne saurais dire s’il s’agit d’un vrai souvenir que ma mémoire chérit au point de le déterrer dès qu’elle en a l’occasion, ou de la simple évocation d’une vieille photo que je regarde de temps en temps. Nous sommes à la plage, en Corse. Je dois avoir huit ans, tout au plus.
Nous jouons dans l’eau, mon frère, mon Père et moi. Et tout un coup mon Père nous saisit tous les deux en même temps, nous porte à bout de bras, et nous pose chacun sur une épaule.

Mon Père, mon héros. Indestructible, inébranlable. Tellement fort, capable de nous protéger de tout. Tellement tendre, capable de nous aimer en dépit de tout.

Il était un roc, mon roc. Avec ses histoires hilarantes d’armée, et de quatre cents coups dont il ne nous a jamais rien caché. Avec sa rencontre si jolie et son histoire d’amour avec ma Maman, qui m’a fait croire aux belles histoires. Avec son courage, et sa volonté, de laisser tomber la sécurité pour l’aventure de l’entrepreneuriat. Avec sa fougue, sa passion pour le sport, qu’il m’a transmise vaille que vaille parfois contre ma volonté. Avec son côté Papa poule, qu’il n’a jamais perdu, qui me faisait enrager et qui me fait maintenant sourire. Avec sa présence constante, ses encouragements, sa fierté qu’il n’hésitait pas à me montrer.

Mais aussi avec ses failles, et ses faiblesses. Qui ont chamboulé mon enfance et mis ma confiance bien trop à mal. Mais que je lui ai toujours pardonnées, à lui, allez savoir pourquoi.

Je crois connaître le moment où il a commencé à décliner, où quelque chose s’est brisé en lui irrémédiablement.

Quand mon frère avait douze ans, il a eu un terrible accident de vélo qui a failli lui coûter la vie. Fracture du crane, des deux bras. Notre famille au bord du gouffre. Mes parents ont eu beaucoup de mal à s’en remettre. La peur s’était installée.

Quelques semaines plus tard, alors que mon frère se remettait doucement, mon Père et lui sont allés assister à un match de foot dans notre village. Et c’est là qu’un fou furieux s’est jeté sur mon Père, pour une histoire de stationnement. Cet homme pratiquait un art martial. Il a jeté mon Père à terre, et s’est acharné sur sa tête à coups de pieds, avant de s’enfuir en le laissant en sang, sous les yeux de mon frère.

Mon Père n’a plus jamais été le même après ça. Les dégâts causés à son visage étaient irréparables. Il y a eu les poursuites judiciaires, le procès, les menaces téléphoniques dirigées contre ses enfants, la peur de sortir, les interdictions d’aller jouer dehors. Il y a eu, certainement, le reflet dans le miroir qui lui montrait quelqu’un qu’il ne connaissait pas, et qui devait lui rappeler trop de choses…

La vie a continué, malgré tout, faite de rires parce qu’il a toujours été comme ça, un fêtard invétéré.

J’ai pris mon envol, mais sans partir trop loin, et il continuait à être là, à se soucier de mon bien-être. Dans mes yeux, il était toujours le Papa capable de me soulever d’une main.

Un jour il y a eu la maladie de ma Mère, puis son absence, et un chagrin incommensurable. Il y a eu une vie à jamais détruite, le désintérêt pour l’avenir.  Et la crainte de la solitude, ce sentiment inconnu pour lui. Puis l’espoir, de nouveau. Une vie nouvelle, différente, qui ne lui faisait pas oublier la précédente, mais qui le faisait aller de l’avant, un peu. Et le vide, encore. Encore plus fort, encore plus dur, parce qu’il le replongeait dans des affres qu’il n’avait pas vraiment soignées…

Il en est là, aujourd’hui. Un homme dans la force de l’âge que la vie a rongé de l’intérieur. Un homme encore jeune, mais dont le coeur souffre tellement qu’il a vieilli prématurément. Un Père, qui se soucie de sa famille, mais qui est de moins en moins capable de sortir de chez lui, qui ne vient plus nous voir par crainte de prendre sa voiture. Qui continue à travailler parce que c’est ce qui le maintient en vie, alors qu’il pourrait profiter d’une retraite bien méritée et se reposer enfin un peu.

Nos parents vieillissent tous, c’est dans l’ordre des choses. Mais il n’y a pas d’égalité, ni de justice dans la façon dont les années se mettent à peser sur eux. Un jour, nous les regardons, et nous voyons un homme ou une femme que nous ne reconnaissons pas. Et ce jour là, je crois, nous réalisons que nous ne sommes plus vraiment des enfants.

Cet article a été écrit pour le blogzine So Busy Girls.

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Article publié dans : « Vis ma vie »

13 réponses à “Quand nos parents vieillissent …”

  1. mamandoudouce dit :

    Je n’ai pas de mots… Ton article est bouleversant! on y ressent de la tristesse mais surtout beaucoup d’amour!!!

  2. mamandoudouce dit :

    Il faudrait que je songe à me créer une page pseudo pour facebook 😉
    Ne t’inquiète pas pour tes articles! Moi, ça ne me gêne pas du tout et je ne fuirai pas ^^
    Bisous

  3. Swag Mummy dit :

    Tes textes sont toujours aussi beaux, plein d’émotions et de sensibilité…. Ils arrivent toujours à m’arracher une larme… Un belle lettre d’amour… Ton papa peut être fier de toi !!

  4. natmum02 dit :

    merci… pour tes mots toujours si justes et qui décrivent aussi parfois ce que je ressens, là, maintenant, en ce moment… cette réflexion que je me fais si souvent en le regardant, lui , le
    « premier homme » de ma vie….. et puis je le vois sourire, prendre sur lui, puiser dans ses réserves d’énergie pour donner, donner du bonheur
    ….. à ses enfants, et surtout maintenant à ses petits enfants… et là en regardant bien, je retrouve au fond de ses yeux, cette flamme d’une incroyable jeunesse qui nous dit « merci pour tout ce
    qu’on vit »……
    je vous embrasse tous les deux……

  5. nanou dit :

    Ouah, très déchirant tout ça. Je ne sais pas quoi ajouter mais profite bien de ton papa

  6. FoxyMama dit :

    Ton récit est poignant, un père est toujours quelque part un héro qui nous a fait voler quand on était petites. Le voir vieillie c’est aussi accepter qu’on grandit, qu’on mûrit et qu’un jour on
    laissera la place aux jeunes

  7. Evi dit :

    Il est terriblement touchant ton article!
    Profites bien de ton Papa et n’hésites pas à lui dire que tu l’aimes. On oublie parfois trop souvent de le faire.

  8. jadiss dit :

    Très beau texte, je suis vraiment touchée par tes mots, j’ai un père que j’aime à la folie et j’avoue que de le voir vieillir m’effraie, je suis une vraie enfant à ses côtés. Un bel hommage à ton
    père. Le mot de la fin c’est: Profitons de chacune des minutes passés avec nos proches.

  9. J’ai lu le titre de ton article et je me suis « non le lis pas »
    et puis…
    il est bouleversant, émouvant
    il me parle de mon père, pas les même tourments, même si il y en a eu. trop, beaucoup trop
    je le vois aujourd’hui tellement affaibli par des années de labeur pour rien, par la maladie qui le fait paraitre un vieillard malgré ses 56 ans
    ça me fait mal de voir si diminué
    tellement mal
    et oui un jour on ne devient plus des enfants

  10. Quel bel hommage à ton papa… Toujours agréable de te lire même quand ce sont des sujets aussi touchants.
    Pas facile de les voir vieillir. Je le vois aussi du côté de mes parents, les petits bobos qui prennent plus de temps à guérir…

  11. C’est magnifique, je sais pas trop quoi dire, c’est plus que touchant, et ya pas beaucoup d’article qui m’ont fait cet effet là pour te dire!

  12. Calou 16 dit :

    Voilà encore cette grosse boule dans la gorge qui revient…mais non, Malise, tu ne lasses pas, jamais je ne me lasserai de tes mots si touchants et criant de vérité…
    Mon père, ce héros au regard si doux….
    Le mien a « vieilli » le jour où il a perdu sa fille ainée…ma soeur… Je ne savais pas que mon père pouvait pleurer… Non, pas lui, il ne pouvait pas s’écrouler comme nous, il devait nous
    porter… Je lui en voulais, mais j’ai compris…
    La seconde étape fut la maladie, puis le « départ » de Maman aprés 50 ans de mariage…
    Il a maintenant presque 82 ans ! Lui aussi vit un second souffle (et oui, les hommes ne peuvent supporter la solitude..) Dur à accepter au début, mais n’est ce pas finalement ce qui le fait tenir
    ?? Il est aussi un grand père et arrière grand-père heureux..
    Alors oui, nos parents vieillissent et c’est la logique des choses, aussi douloureux que ce soit pour nous, leurs enfants..
    Oui, ils ne sont pas éternels, et cette effroyable vérité nous terrifie..
    Mais comme tu l’as dit, gardons le cap et regardons en avant… Sachons profiter d’eux, aimons les, et montrons leur notre amour..
    Pfff…. je me laisse encore emporter par les mots… Je vais encore faire verser des larmes dans les chaumières !!
    Allez, haut les coeurs !!
    Gros calinous

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